Le vert paradis de mon enfance

Ma vie est comme un grand livre d’aventures. J’amorce mon premier départ vers l’aventure à l’âge de sept ans, lorsque mes parents décident de bâtir une maison dont la cour donne sur un immense champ idyllique émaillé de petites forêts, de marécages et de ruisseaux sauvages. Durant les beaux jours de printemps ou d’automne, aussitôt que j’arrivais de l’école, je m’empressais d’abandonner mon sac, mes cahiers et mes crayons pour parcourir cette merveilleuse cour sans clôture et pour apprendre ainsi la plus belle des leçons : celle offerte par la nature.

Je me souviens d’y avoir découvert la montagne des pins, des massifs de fleurs ensauvagées et des buissons de petits fruits sauvages, d’avoir parcouru de petits sentiers vallonnés, d’avoir maintes fois visité une maison de ferme abandonnée, d’avoir hésité à l’entrée d’une vieille mine de fer souterraine soutenue par de grossiers piliers qui risquaient de céder à tous moments et de m’être cachée derrière des buissons pour épier le veilleur de la mine abandonnée lorsqu’il était près de sa maison. Il m’arrivait parfois de ramener chez moi de petits animaux sauvages que je trouvais au cours de mes escapades : des oisillons, des grenouilles, un levraut, des oiseaux et un souriceau des champs que ma mère m’avait priée de rapporter où je l’avais trouvé, c’est-à-dire très loin de la maison. Et que dire de cette image de mon enfance que je n’oublierai jamais, celle d’une belle fin d’après-midi du mois de mai où j’ai vu mon père remonter du sous-sol avec une pelle de jardin et me demander de lui montrer où se trouvait le petit lilas que j’avais découvert dans le champ, et dont je lui avais parlé lorsqu’il était arrivé à la maison après son travail.

Je me souviens du lendemain matin où je pouvais contempler de la fenêtre de ma chambre le jeune arbre que mon père avait planté dans la cour. À l’âge de 14 ans, au cœur de l’hiver, j’avais découvert de petites boules sous la peau de mon maigre corps. Quelques jours plus tard, j’enrichissais mon vocabulaire de deux nouveaux mots : « ganglions suspicieux ». Le diagnostic du médecin semblait sombre, et mon père ne dormait plus la nuit. De son côté, mon lilas semblait dépérir, et mon père croyait bien qu’il ne passerait pas l’hiver. Au printemps, les petites boules avaient disparu comme par enchantement (et si elles n’étaient finalement que bénignes, elles n’en ont pas moins causé bien des soucis à mes parents). Quant à mon lilas, il avait survécu à l’hiver et avait produit une nouvelle branche. Quelques années plus tard, le jour de mon mariage, et quelques instants après avoir revêtu ma robe de mariée, je regardais le lilas par la fenêtre. Il était magnifiquement fleuri. En fait, il n’avait jamais été aussi beau. Plusieurs mois se sont écoulés, et un jour, en visitant mes parents avec tout mon bonheur de jeune mariée, j’ai constaté avec stupéfaction que l’arbre avait disparu.  Mon père l’avait arraché, car il trouvait que, depuis il avait atteint sa maturité, ses branches assombrissaient son jardin. À la vue de l’espace vidé de mon arbre, je me suis mise à pleurer. À mes yeux, ce geste de mon père symbolisait la rupture du lien familial; j’étais partie pour de bon. Mon père ne comprenait pas pourquoi j’éprouvais tant de chagrin, et lorsque je lui ai expliqué, j’ai senti dans son regard un vif sentiment de tristesse. J’ai compris alors que, s’il avait su à quel point cet arbre était important pour moi, il ne l’aurait jamais arraché. Malgré la mort de mon arbre, mon amour de la nature s’est épanoui de plus belle. J’avais aimé cet arbre aussi profondément que le Petit Prince sa fleur.

Plus tard je devais apprendre à aimer la pluie, les orages, la mer, la flore et la faune sauvages au point de leur écrire des lettres d’amour par le biais de mes livres et de leur consacrer le premier rôle dans mes reportages.